La Bohème

Vivre trois semaines dans une famille indonésienne Toraja

Sulawesi…

La 3ème plus grande île d’Indonésie. Majoritairement musulmane (pour rappel Bali est majoritairement hindouiste et Flores majoritairement chrétienne).

Premier arrêt Siata/Kavanagh : un volontariat dans la région de Toraja. 

Cette partie de l’île est à la fois chrétienne  (à 95%) et animiste avec une culture et une identité Toraja très particulières. Leur conception de la mort et leur manière d’accompagner les défunts est assez unique mais nous verrons ça dans un second temps…

Après 10 heures de bus pour arriver depuis Makassar (ville principale de Sulawesi où nous n’avons passé qu’une nuit) nous voici arrivés au terminal de bus de Makale. Il est 20:30, il fait nuit noire et nous attendons Natsir, avec lequel nous n’avons été en contact que par message jusqu’à présent.
Un petit homme souriant et de prime abord timide arrive à peine 5 minutes plus tard. C’est sur deux scooters (nous bénissons encore une fois nos petits sacs passe partout) que nous prendrons pour la première fois la route cabossée de plusieurs kilomètres qui mène vers la maison de sa famille où nous ne savions pas encore que nous allions passer plus de trois semaines de vie…

Natsir et Rory

Le décor

Natsir vit dans une maison qu’il a lui même construite à côté de la maison de sa mère Fatima. A quelques mètres trône une fière mosquée coiffée de sa tête argentée qui scintille au soleil. 

Tous les matins nous nous réveillons avec plus ou moins de conviction au son de “l’adhan”, l’appel à la prière, Allah Agbar.
La vue depuis la maison est superbe, jardin à perte de vue d’un côté, basses montagnes en toile de fond et rizières de l’autre côté. Tout est très vert.
Nous passerons la première semaine à dormir sur des matelas à même le sol dans une chambre de la maison puis passerons les deux dernières semaines dans un spacieux bungalow en bambous face à la nature. 

Le surclassement en bungalow

Vraie sensation de surclassement car même à moins de 50 mètres de la maison, cela fait une énorme différence. Les poules, les canards, les enfants, le coq enragé, Allah, tous sont un peu plus loin de nous. Nous installons ainsi toutes nos petites affaires et décorons même un petit peu. Nous pourrions rester des mois ici.
Le jardin est très grand et le fruit de sa récolte très exotique pour nous petits européens (cela nous rappelle le nord de la Colombie) avec ses papayes, ananas, bananes, piments, cacahuètes, noix de coco, café, cacao, cannelle, curcuma, gingembre, courges, fruits de la passion…

Elle n’est pas mûre mais tellement belle

Nous prenons nos repas toujours à la même heure, à même le sol assis sur un tapis. Diana la femme de Natsir est notre cuisinière préférée. Les repas sont toujours à base de riz, légumes, protéines (tempé, tofu, œufs ou poisson) et piment. 

Oui, j’avoue, parfois je repense à la sensation de manger à table, assise sur une chaise ou au plaisir de me vautrer dans un canapé. Je pense aussi à des toilettes où m’asseoir ou à me doucher autrement qu’avec des seaux d’eau froide de la rivière. Et puis j’oublie, car l’homme est un être d’habitudes et on s’habitue à tout.
Au dessus de notre bungalow, sur la petite colline, il y a une salle de classe en bois avec plein de livres et un tableau blanc. Les enfants vivant dans les alentours y viennent presque quotidiennement apprendre l’anglais, lire, jouer, dessiner, peindre.

Les protagonistes

La famille 

Diana et Natsir ont quatre enfants. Irma étudie à l’université de Makassar, Alwi vit avec sa grand-mère et les deux plus petits Iksan et Winner sont à la maison avec nous au quotidien. 

Photo volée de Winner

Iksan et ses chouchous

Leurs cousins les plus proches, Nisa et Ilham vivent à côté avec leur grand-mère et sont donc très souvent chez Natsir et Diana ou à l’école avec nous. 

Le clown Ilham

Nisa de mi corazón

Dans les enfants proches car famille ou tout simplement voisins, il me faut mentionner Nurul, Fio et Fitra.
Toutes impossibles à oublier.

Nurul et le citron magique

Classique Fio

L’ange Fitra

Et puis il y aussi les animaux et toutes leurs petites histoire. La chatte Minette (oui j’ai rebaptisé ce pauvre animal qui n’avait pas de nom) et ses trois chatons, les poules, les coqs, les canards et les chèvres. 

Minette

La progéniture de Minette

Le protégé de Rory


Les volontaires
 

Un groupe assez hétérogène et évoluant au fil des semaines. De très belles rencontres. Nadine, allemande de mère indonésienne, Linh, vietnamienne et Catherine, américaine vivant et enseignant l’anglais au Vietnam.

Au départ de Nadine et Catherine arrive  un couple de Barcelonais, Sara et Jaume, le sac sur le dos depuis plus d’un an et demi. Belle coincidence. Enfin, pour notre dernière semaine, le groupe a de nouveau changé puisque nous ne sommes plus que des européens. Nos deux voisins catalans sont toujours là, pour notre plus grand bonheur et Julie et Camille, françaises vivant à Paris, ont rejoint la joyeuse troupe.

Le gang européen

Les invitées

Russia et Andromeda. Enfin ce sont ne sont pas vraiment leurs vrais prénoms mais leurs noms “beautiful” donnés à l’université. Elles ont 20 ans et étudient toutes deux à l’université de Pare Pare pour devenir un jour professeur. Inch’Allah. 

Le beau frère de l’une d’entre elles est ami de la famille et c’est ainsi qu’elles sont venues passer un mois chez Natsir et Diana. Le but est de perfectionner leur anglais, d’apprendre des techniques d’enseignement et d’échanger avec des étrangers. 

Timides au début, elles ont crescendo pris confiance et nous ont littéralement assaillis de questions. Famille, travail, religion, croyances… C’est la première fois qu’elles parlaient à des étrangers et la première fois qu’elles échangaient avec des athéistes. Je n’oublierai jamais les discussions interminables et leur engouement et ferveur lorsqu’elles parlaient d’Allah. Au final je crois que nous finirons tous impressionnés par leur relative ouverture d’esprit et leur envie d’en savoir plus malgré nos profondes différences. Leur vision de la femme, du rôle du mari ou encore de la création du monde ou leur peur viscérale de l’enfer ont donné lieu à des conversations assez surréalistes mais extrêmement intéressantes. Beau défi également que de devoir expliquer l’historique laïcité française à ces deux jeunes filles qui n’envisagent même pas une seconde que l’on peut séparer éducation et religion. 
Qu’à cela ne tienne, j’ai de mon côté suivi les filles un des soirs pour des ablutions et une séance d’observation des prières à la mosquée.

Andromeda

Russia

La trame principale / le projet

La “Nature school” est le projet de Natsir.
Natsir est le chef d’orchestre et le plus inspirant de tous.

Il est lui même prof d’anglais à temps partiel et a décrété que les enfants des alentours, quelque soit leur âge ou leur religion devraient avoir l’opportunité de venir gratuitement dans sa classe et d’y apprendre l’anglais (entre autres choses). 

En parallèle, Natsir est très impliqué dans l’association Smile Train. Et pour cause, deux de ses garçons (Alwi et Winner) sont nés avec un bec de lièvre. Il a pu bénéficier d’une opération gratuite pour ses deux fils par le biais de l’association et a choisi à son tour de rendre visite aux familles des villages les plus reculés pour trouver les enfants ou nouveaux nés atteints de la même malformation. Il se charge ensuite de les rassurer et de les informer de l’existence de cette association. Enfin il fait tout le suivi pour que les enfants puissent être opérés et donc retrouver le sourire.

À côté de cela, comme Candide, il cultive son jardin. Tout y est fait de manière respectueuse de la nature et sans jamais avoir recours aux engrais chimiques ou aux pesticides. Il fait également son propre chocolat et son propre café.
Pour l’aider dans ses taches, il fait venir des volontaires du monde entier et clairement, il adore ça.

Nos activités

Le matin, la journée commence assez tôt, souvent avant 7h pour un peu de yoga face à la nature avec notre apprenti prof
Linh ou une petite séance de lessive à la main pour profiter un maximum des heures d’ensoleillement. Le petit déjeuner se prend à 8h entre les volontaires.

Jardin etc

Ensuite nous nous occupons généralement du jardin (surtout arrachage des mauvaises herbes), de la récolte du café ou du cacao, de l’ouverture des fruits du caféier et du tri des grains déjà secs ou de la découpe de l’écorce de cannelle. 

Ouverture des baies de café par Sara et Jaume

Après le déjeuner de 12h, nous prenons une bonne heure de temps calme pour lire, faire la sieste ou faire des origamis avec les papiers que j’ai ramenés du Japon (ma nouvelle passion).

Inoubliable Nisa

Création maison

Lancer le disque

Bien sûr nous avons initié les enfants au frisbee (et les autres volontaires). Objet clairement inconnu au bataillon, les petits se sont très rapidement pris au jeu. 

Quelques mois de plus et nous montions une équipe junior. Que de talents ! Le disque a en tous cas trouvé une nouvelle maison et nous espérons qu’il continuera de voler très longtemps entre les petites mains des enfants Toraja. 

“We play frisbeeeeeeee?” 

Donner des cours d’anglais 

Vers 14h arrive le premier groupe d’enfants. “Hello Djulie, how are youuuuuu?”. Impossible de ne pas sourire en les voyant débarquer avec leurs gros sacs d’école bigarrés et leurs incroyables bonnes gueules. 

La première semaine d’école a été très formatrice pour nous car Catherine était une formidable source d’inspiration pour les profs novices que nous sommes. Elle même prof d’anglais pour les élèves de primaire au Vietnam, elle avait quantité de jeux et autres trucs et astuces pour capter l’attention des plus petits. 

A son départ, Rory est devenu le seul anglophone natif du groupe et c’est donc naturellement qu’il a été en charge des enfants les plus âgés et avec le meilleur niveau. J’ai adoré le seconder ou tout simplement prendre sa place lorsque une de ses siestes s’éternisa un peu trop !

Leçon sur le sport pour les plus petits

Classe improvisée face au jardin

Avec le groupe advanced

Nous ne savions jamais à l’avance combien d’enfants allaient débarquer mais nous arrivions toujours à nous organiser et à improviser. Les jeux de fin de classe resteront nos meilleurs moments.  

Faire du chocolat 

A trois reprises nous avons eu le plaisir de préparer et savourer du chocolat depuis la cueillette du cacao jusqu’à l’atterrissage dans nos estomacs. 

Les étapes sont “croquées” ci-dessous :

Une fois une pâte homogène de cacao obtenue, nous y incorporons noix de coco râpée, sucre de palme, gingembre et cacahuètes grillées.

Le tout est tassé dans des feuilles de cacao puis soigneusement conservé dans des tubes en bambous et gardé au réfrigérateur. 

100% organique et garanti sans pesticide, 0 kilomètre, 0 déchet et un goût à tomber grâce aux quelques jours de fermentation qui sont essentiels pour révéler les arômes du cacao.
C’est bon vous achetez ?

Faire du café 

Les étapes de préparation du café ne sont pas moins fastidieuses. 

Avant

Après

Voici un croquis pour résumer les opérations :

Le café obtenu est très fort en arôme et peu amer. Chaque tasse dégustée est un cérémonial. Tant de travail force en effet le respect.

Avant dernière étape. Torréfaction du café.

L’art et la maîtrise

Prendre des cours de bahasa indonésien

Russia et Andromeda ont également été nos professeurs de bahasa indonésien. Bien plus simple qu’il n’y paraît, nous pouvons à présent nous débrouiller. Il nous aurait cependant fallu rester plus longtemps pour maîtriser un peu plus cette nouvelle langue aux sonorités rappelant parfois presque l’espagnol.

En dehors de la maison

Lorsque nous ne sommes pas chez Natsir à l’école ou dans le jardin, nous allons explorer les zones plus touristiques du pays Toraja.

Natsir est fier d’être Toraja mais ne se reconnaît guère dans la culture “m’as tu vu” funéraire inhérente à la culture Toraja. Cela s’explique par ses convictions mais aussi par sa religion. L’Islam se mêle en effet plus difficilement à la culture animiste Toraja que le Christianisme.

Nous nous sommes rendus à des funérailles Toraja lors de notre premier week-end. Drôle d’idée ?
Pas vraiment car c’est là un aspect très important de la culture Toraja. 

Cercueil en lévitation…

Les funérailles Toraja ne sont en rien intimistes. Au contraire, tout le monde dans le village et les alentours est convié et plus il y a de monde, mieux c’est. Il est tabou de pleurer et généralement le défunt est mort depuis des années. Mais voilà, il faut du temps pour rassembler l’argent (la défunte de la cérémonie à laquelle nous avons assistée était morte depuis 5 ans) et préparer les funérailles. Censés accompagner le défunt vers l’au-delà, des buffles et des cochons seront sacrifiés lors des funérailles (d’un coup de couteau sous la gorge au centre de la fête et aux yeux de tous) et la viande sera partagée entre les convives. 

Avant le sacrifice

Le buffle albinos est le plus coûteux (jusqu’à 50 000 euros) et une véritable marque de prestige.

Les “festivités” durent en général 7 jours et le corps est gardé dans son dernier cercueil clos. Je le précise car avant cela le défunt est gardé à la maison et continue de vivre avec ses proches et ce pendant toutes ces années dans un cercueil ouvert (on change ses vêtements, lui parle…). En effet, dans le pays Toraja, on considère que le défunt est toujours présent du moment que ses funérailles n’ont pas été célébrées. Oui oui c’est difficile à imaginer.

Des combats de buffles sont également organisés et les hommes parient et gagnent ou perdent souvent d’importantes sommes d’argent. Le deuxième combat qui se déroula sous nos yeux me fit très peur car le buffle parti en courant dans notre direction et le mouvement de foule fut plutôt très inquiétant sur le moment.

Juste avant le combat

Selon un jeune Toraja avec lequel nous avons discuté, tout est fait pour que les gens se divertissent et passent un bon moment. Cette générosité et cette abondance sont censées porter bonheur et sont des gages d’encore plus de prospérité pour l’avenir.

Outre l’aspect culturel, il est facile d’imaginer les sommes astronomiques dépensées par les familles lors de ces funérailles. Certains s’endettent sur plusieurs générations et bien sûr la surenchère est tentante. Mon voisin a sacrifié 60 buffles pour son père ? J’en sacrifierai donc 70.

Natsir lui ne souhaita pas nous accompagner et part du principe que cet argent devrait plutôt être investi dans l’éducation des enfants mais c’est une autre histoire.

Dans le pays Toraja, les tombes sont partout et nous avons pu en découvrir certaines dans leurs grottes ou creusées dans la montagne. Les bébés morts avant 6 mois (avant le formation des dents) sont entérés dans le troncs des arbres.

Tombes de bébés

Tau-Tau à l’effigie des morts et tombes creusées 

Tau-Tau souvenirs à ramener à la maison

A côté de cela, nous fîmes quelques balades autour des rizières où nous profiterons de la beauté des paysages et des maisons Toraja et de leurs greniers à riz si emblématiques. Des beautés architecturales qui rendent le paysage encore plus intéressant et photogénique. 

Stockage du riz. What else?

Fiers comme les coqs qui m’ont cassé les oreilles durant plus de trois semaines, nous sommes repartis de chez Natsir avec une partie du fruit de notre labeur : un gros sac de café “Robusta” en grains, plusieurs tubes de bambou remplis de chocolat, des piments séchés, du curcuma et de la cannelle que nous avons soigneusement moulus dans le mortier en pierre.

Nous sommes repartis très très émus.
Dire aurevoir ne fût vraiment pas simple.
Il y a des endroits qui sans crier gare se frayent un chemin et prennent une place très particulière. 

C’est le cas de cette Maison que je n’oublierai jamais. 

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This entry was written by pouloche and published on August 1, 2017 at 3:30 am. It’s filed under Francais and tagged . Bookmark the permalink. Follow any comments here with the RSS feed for this post.

3 thoughts on “Vivre trois semaines dans une famille indonésienne Toraja

  1. Whaou, incroyable extrait de vie ! des bisous ***

    Liked by 1 person

  2. Quel choc ce compte rendu , le plus beau !! l’émotion est là en le lisant alors de l’avoir vécu!
    Expérience de vie inoubliable c’est certain…..
    Bisous prof Julie .
    Papa Dan

    Liked by 1 person

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